Analyse critique du livre « La passion de l’Etat » de Kengo Wa Dondo, par le Professeur Célestin Kabuya-Lumuna Sando

Le Professeur Célestin Lumuna-Kabuya Sando est connu du grand public comme un grand scientifique et homme politique qui a traversé les péripéties de l’histoire politique de la République Démocratique du Congo. C’est dans ce parcours qu’il a pu rencontrer plusieurs acteurs de la vie politique du Congo dont l’une des figures emblématiques en la personne de Léon  Kengo Wa Dondo. Il revient ici sur la personne à travers son libvre intitulé « La passion de l’Etat » préfacé par le Cardinal Mgr Laurent Monsengwo Pasinya. Le Professeur Célestin Lumuna-Kabuya émet une analyse critique sur la bibliographie de celui qu’il a eu à côtoyer comme homme politique et aussi comme scientifique.  

Professeur Célestin Kabuya-Lumuna Sando

L’auteur nous livre ici, et il le dit, « un pan de l’histoire de la République Démocratique du Congo ». Et il livre ses mémoires avec un double vœu : primo il écrit, je cite : « Ce que je veux … est que l’histoire de ma vie soit lue sous le prisme de cet Etat… car j’ai tout eu de l’Etat et j’ai tout donné à l’Etat (p16) ; et secundo : « Puisse cette histoire personnelle de ma vie contribuer à une meilleure connaissance de notre pays. Puisse-t-elle susciter auprès de notre jeunesse des leaders capables de servir l’Etat, notre Etat, avec la même passion, et pourquoi pas avec plus de passion que moi » (p 17).

Le lecteur va découvrir 16 chapitres. Certains, très narratifs, à valeur vraie, politique ou sociologique appréciable, d’autres très techniques et à valeur de données précieuses pour analyse et évaluation : notamment la production législative, pendant que l’auteur était Président du Sénat, et d’autres encore, à valeur doctrinale, sinon pédagogique, qui donnent à ces mémoires la tonalité d’un testament politique (les mercuriales, le projet UDI, notamment).

Versé dans la bibliographie des trop rares témoignages écrits par l’un ou l’autre des Grands Acteurs de la vie nationale, l’ouvrage de Léon Kengo est une ressource unique et lumineuse, quand on réalise que l’Auteur a connu et suivi l’Etat congolais dans ses trois natures : Etat colonial, Etat républicain-dictatorial, Etat républicain-démocratique ; quand on réalise en plus qu’il a exercé des fonctions de premier rang dans l’appareil judiciaire, ( Procureur général de la République, et Président du Conseil judiciaire), dans le pouvoir exécutif, (trois fois premier ministre, pour un total de 09 années) ; dans le pouvoir législatif (président du Sénat). Sans compter l’expérience de chef de parti, même si on traîne encore à réaliser que le parti est un auxiliaire important de l’Etat.  

Commençons donc par le remercier, au nom de l’Histoire congolaise, au nom de la Communauté scientifique et au nom de tous ceux qui se passionnent pour la chose publique, pour l’Etat.

Le titre est « Kengo wa Dondo, la passion de l’Etat »

A juste titre, on peut voir dans sa biographie la rigueur et la passion se disputer la prédominance, avant de se cristalliser sur le service public, sur l’Etat et sa mission.

Dès sa naissance et jusqu’à son adolescence, Léon Kengo naît et grandit imprégné dans l’esprit de l’Etat, dont le ciment était, à l’époque coloniale, la Force publique, l’Eglise catholique, et l’Administration.

Il porte le nom de son grand père, Edouard Kengo, un Gbandi, ancien militaire qui va le choyer et le protéger farouchement. Son père biologique ayant dû quitter précipitamment le Congo 5 jours après sa naissance, il va grandir sous la tutelle affectueuse d’un père nourricier Topoke, militaire de son état. Il connaîtra ainsi la vie dans le camp militaire, et les mutations qui vont le conduire de Libenge, sa bourgade natale, à Boende, puis à Monkoto où il entre, quatre années durant, dans une école comprenant une seule classe, un seul moniteur, avant de retourner à Coquilhatville, au Groupe scolaire où il a pu enfin avancer dans sa scolarité. Ces lieux étaient alors « la brousse » en plein chantier de la modernité.

A côté de son grand-père et de son père, deux hommes pétris dans la discipline militaire autant qu’ils étaient débordants d’affection paternelle, le jeune Kengo évolue entre deux Dames de fer, dont il héritera certainement la détermination et la ténacité : Grand-mère Ida, emmenée Rwanda-Urundi par le soldat Edouard Kengo, aimante et protectrice à souhait, et Maman Claire, sévère et intransigeante, qui punissait au pili-pili ! De l’âge de 10 ans à la fin des études secondaires, il vit seul avec sa grand-mère, à Coquilhatville, puis à Léopoldville, Ngiri-Ngiri.

Les deux Dames sont croyantes et catholiques ferventes. Au-delà de sa famille, Kengo passera par les mains inévitables des Missionnaires Catholiques, un passage obligé pour toute ascension sociale, mais un passage qui le plongera dans une foi inébranlable.

Le réseau scolaire représentait, pour l’Etat Colonial, un puissant système d’homogénéisation et d’intégration des cultures. Mais, par sa famille déjà, le jeune Léon s’est familiarisé à la coexistence de tribus et au métissage des cultures entre Ngbandi, Topoke, Mongo, Rwando-burundais. De plus, il épousera une charmante fille du Congo-Brazzaville, de mère Gbandi.

Il assumera ainsi, à son niveau, ce précieux mélange des cultures qui est inscrit dans la vocation même de l’Etat congolais, sinon dans la trajectoire individuelle de tout Congolais.

Il écrit : « je n’ai pas connu une enfance auréolée d’or et de diamant ». Mais cette vie mouvementée et parsemée de défis a forgé un homme toujours prêt à combattre et à ne jamais se laisser abattre, tout en développant en lui une sensibilité profonde pour l’humain. Cette sensibilité qui est le propre des personnes qui détestent ceux qui font souffrir les autres ; cette sensibilité caractéristique de tous ceux qui, pour réussir dans leur destin, ont eu besoin de l’amitié ou de la solidarité d’une personne inattendue et qui apparaîtra, chaque fois, comme l’instrument d’une volonté irrésistible : la main de Dieu, ou la chance, ou la force du Destin.

On retrouve cette sensibilité première dans la reconnaissance et l’amitié qu’il conserve et qu’il soigne envers ces personnes inattendues qui sont devenues des repères sur son chemin.

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C’est notamment cet Administrateur du territoire à Monkoto, qui lui offre hospitalité ; ce père nourricier Topoke, qui l’aime comme un fils ; ce Frère Warnotte qu’il a aimé comme un père biologique, qu’il a soi-gné chez lui dans sa maison, avant de le laisser aller finir ses jours à Ciney, en Belgique ; ce Commissaire de district, Bosekota, qui le loge, lui et sa grand’mère, à Coquilhatville ; ce Ernest Yamba, l’ami qui lui donne une information déterminante qui ouvre sa carrière ; ce monsieur Leroy, diplomate belge à Léopoldville et ce monsieur Pierre Ileka, Secrétaire Général, qui facilitent l’obtention d’une bourse qui lui échappait.

Et puis cet ami de toujours, le ndoyi Engulu qui est ici présent, ou ce Jean Robert Boyimbo. Léon n’oublie pas. Ni ceux de l’enfance, ni ceux de la jeunesse, ni Herman de Croo, et d’autres de la vie universitaire à Bruxelles. On perçoit la réserve, et même la pudeur. Mais la sensibilité transparaît, qui rappelle que, au-delà de la carapace d’un dur à cuire, il y a l’homme de cœur qui aime passionnément l’homme, et qui aime faire le bien.

Le lecteur étouffera son émotion en parcourant les pages où Léon Kengo parle de son père géniteur. Avec le tact et la dignité qui conviennent à l’homme de pouvoir « qui ne se plaint pas, qui ne pleurniche pas », il raconte comment il cherche ce père qui ne l’a pas cherché. Comment le père le cherche enfin, et les deux se retrouvent, à un moment où Léon n’a plus ni matériellement, ni financièrement besoin de lui, en 1968, quand il devient Procureur Général de la République.

Léon Kengo nous rappelle la fragilité de la nature humaine, en racontant l’histoire de ce grand oncle de Ngiri-Ngiri, qui a identifié la future épouse, Mama Eliane, qui a doté pour Léon, en donnant péniblement la moitié des 20.000 F demandés à l’époque, mais qui a fini par prendre ombrage de l’avancement de son protégé, et lui a exigé le remboursement de la dot payée. Cependant, si tous ces faits nous aident à comprendre l’homme et l’origine de sa trajectoire, c’est surtout l’homme d’Etat qui se présente dans ce livre.

Kengo, homme d’Etat, homme de rigueur

Dans l’opinion, une étiquette reste collée à Léon Kengo : c’est celle de l’icône de la rigueur. Cela est dû aux deux fonctions qui ont profondément marqué les esprits : d’abord celle, à l’ombre du Maréchal Mobutu, de magistrat, de procureur général répressif, et puis celle de Premier commissaire d’Etat, ou premier ministre de l’ajustement structurel.

Quand Léon Kengo prend la magistrature en mains, c’est pour la re-dresser. Il n’en voulait pas, car elle était décriée et elle posait trop de problèmes. Le président Mobutu lui donne alors l’exemple de ce que lui-même avait fait de l’armée en lui disant « J’ai trouvé une armée de mutins, j’en ai fait une armée nationale ». Stimulé par ce défi, Kengo s’est jeté à l’eau. Et, à côté d’autres grands juristes, Nsinga Udjuu, Marcel Lihau, Lamy, il va s’employer avec vigueur au redressement de la magistrature.

Il a alors l’expérience de l’appareil judiciaire. Une expérience renforcée par de solides études de droit à l’Université Libre de Bruxelles, et par une tournée d’études pour comprendre les différents systèmes du droit, le système romano-germanique, le système anglo-saxon et le système arabo-musulman.

Et de plus, il bénéficie de la plus grande confiance du Président de la République, à un moment où il a besoin d’affirmer et de consolider l’autorité de l’Etat.

Il va donc procéder à des réformes. Code de l’organisation et de la compétence judiciaires, statut des magistrats. Il écrit (page 88 : « c’est surtout le chapitre de la discipline qui devait matérialiser le souci de la rigueur, du prestige et de la dignité de la fonction ». Ce fut la main de fer sur les magistrats, et la peur du policier dans la Cité !

Les juristes et les historiens liront avec intérêt les pages sur quelques procès célèbres : Kudia Kubanza, Eketebi, Socobanque etc.

Pour ma part, la première fois que je l’ai côtoyé, c’est quand, en 1971, j’ai été arrêté parmi les Etudiants meneurs, et que je me suis retrouvé devant le redoutable Procureur Général de la République pour répondre de mon crime d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Il était raide, et sans état d’âme, il m’a lancé : « Kabuya ! Le Président n’est pas content. Si, d’ici demain, vous ne donnez pas les noms des politiciens qui vous soutiennent, ce sera la peine de mort ! ». On ne pouvait donc pas toucher à l’Etat, et l’Etat n’était pas content !… Il n’y avait aucun politicien à citer…Et j’ai pris peur !

Je découvre dans ses mémoires son losako en langue mongo « Bobé l’oomanga ! » devise pour dire : « C’est toi qui as provoqué, tu dois payer !

Ce qui est remarquable chez Léon Kengo, c’est le fait que la rigueur judiciaire s’accompagne à la fois de la rigueur du raisonnement et de la rigueur de la gestion.

Professeur dans l’âme, il est lumineux dans ses mercuriales, qui sont merveilleusement résumées dans cette œuvre, et qui démontrent l’acuité d’une intelligence féconde et entraînante quand, au summum du pouvoir judiciaire, il donne l’entendement et l’orientation à suivre devant la question de l’indépendance du pouvoir judiciaire, la question de la séparation des pouvoirs, ou celle de la modernité du droit écrit face à la coutume.

Les mémoires ici présentés s’inscrivent alors dans les références incontournables de la discipline juridique, et les juristes de toute spécialité vont se délecter et nourrir, après lecture, de fructueux débats sur le sens de la justice, selon Kengo wa Dondo.

Chef de gouvernement, il campe sur son image emblématique de la rigueur dans la gestion des affaires publiques, en entreprenant le dur programme d’ajustement structurel… Et, devant les multiples récriminations, le président Mobutu enfoncera le clou en lançant « On ne mange pas la rigueur ! ». Il est vrai que l’ajustement structurel appliqué avait ignoré les dimensions sociales. Et quand il a été mis en route un projet d’ajustement des secteurs sociaux, il était déjà tard pour rattraper les dégâts. D’autant plus que, entretemps, le vent de la démocratisation s’est levé.

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Toutefois, quand, en quête de légitimité démocratique, le chef de parti s’affirme en lui, l’homme de rigueur ramollit sa carapace pour mieux révéler le moteur de sa passion de l’Etat : Léon Kengo aime profondément ce qu’il fait pour les autres, pour la nation congolaise. Il se nourrit de la passion d’un patriote profondément attaché au bonheur de ses concitoyens et au prestige de son Etat.

Kengo, républicain ou démocrate ?

La force de Léon Kengo réside ainsi dans l’oxymore de la rigueur et de la sensibilité, dans cette juxtaposition de la passion et de la raison qui s’impose à la fois à l’homme de loi et à l’homme social.

Cette juxtaposition est au centre même de la théorie de l’Etat, à la croisée du droit et de la sociologie. Et la lecture des mémoires qui nous sont livrés suscite immanquablement deux questions. D’abord celle de savoir « A quoi sert l’Etat ? ». Ensuite, celle de savoir si la passion de l’Etat n’est pas seulement la passion du pouvoir et de sa jouissance qui ronge, comme un virus, les hommes politiques.»

En d’autres termes : l’évolution de l’Etat, dont le chantier est admira-blement évoqué à travers la biographie de Léon Kengo (Etat colonial, Etat républicain dictatorial, Etat républicain démocratique) nous pose la question de savoir jusqu’où la passion du serviteur de l’Etat coïncide ou non avec la passion du citoyen, sujet de l’Etat.

Par ces questions, le droit rejoint la sociologie, et la sociologie inter-roge le droit : non plus sur la légalité établie, mais sur la mission de l’Etat, sur la légitimité de la loi, sur la légitimité et la représentativité de l’Etat. Sinon sur la question des corps intermédiaires entre l’Etat et le Citoyen. Montesquieu, qui cherche l’esprit des lois, est aussi socio-logue !

C’est quoi l’Etat ? A quoi sert l’Etat ?

Léon Kengo admet à juste titre, p 323 : « L’Etat n’a été imaginé et créé par les hommes que pour servir l’homme ».

L’Etat est une personne juridique ou personne morale, caractérisée par l’unité et la continuité et établie par son propre statut qui s’appelle la Constitution. Nous postulons, depuis Max Weber, que l’Etat est une entreprise institutionnelle dont la caractéristique majeure est qu’elle détient le monopole de la contrainte physique légitime pour faire respecter ses propres lois.

Il nous faut donc distinguer deux voies d’approche de l’Etat pour essayer de comprendre le chantier de l’Etat congolais:

Une première approche est fondée sur la souveraineté et la toute-puissance de l’Etat, dans son autonomie d’acteur institutionnel. L’Etat, consigné à la sphère des droits régaliens où il produit son propre ordre juridique, le droit de l’Etat pour l’Etat (NABLI). Cet Etat, par ses agents et sa bureaucratie, se définit dans un espace propre et se projette comme la seule catégorie représentative de tout l’espace politique incorporant Communauté humaine et territoire.

Défini selon cette approche, l’Etat Colonial ne pouvait se confirmer que par une certaine distance, par une fracture entre d’une part l’Etat sphère de l’autorité, et, d’autre part, le Peuple, sphère de l’obéissance forcée ou consentie.

Dans son autonomie, revendiquée et assumée, l’Etat et son corps administratif ont pu apparaître comme un appareil de contrainte, vécu péniblement par ses propres sujets. D’autant plus que le racisme et l’irrespect posaient l’homme noir comme un sous-homme, limité à un statut d’infériorité permanente. La passion du serviteur de l’Etat ne pouvait ni susciter ni coïncider avec la passion du sujet de l’Etat.

Une deuxième approche présente l’Etat comme l’Etat d’une nation et l’Etat pour une nation. Celle-ci étant définie, selon le Français Sièyes, comme un corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par une même législature. C’est l’Etat républicain, dont l’efficacité exige autant la passion du serviteur que celle du sujet.

L’indépendance acquise le 30 juin 1960 exprimait la volonté et le devoir des Congolais de bâtir un Etat républicain.

Il fallait donc déconstruire l’Etat colonial, en appliquant quatre principes-clé : la promotion et la protection du bien commun, repère de légitimité de tout pouvoir ; la souveraineté du peuple, source de tout pouvoir d’Etat ; l’égalité entre tous les sujets de l’Etat ; et le caractère impersonnel de la loi, car l’Etat n’appartient à personne d’autre qu’à son peuple, ni à un roi, ni à un autre Etat.

C’est dans ce chantier-là que Léon Kengo s’est retrouvé, à côté du Président Mobutu ; et il a mis la main à la pâte, en faisant sa part de travail, avec force et passion.

Il a fallu restaurer l’autorité et le prestige de l’Etat

La solution a consisté à renforcer la discipline dans l’armée et dans l’Administration publique à commencer par la magistrature, colonne vertébrale de l’Etat.

Il a fallu réconcilier l’Etat et le peuple, et donc réduire la fracture et la distance laissées par l’Etat colonial et le délabrement causé par les rébellions.

La solution trouvée a consisté à établir en droit la confusion délibérée entre l’Etat et le Parti ainsi que la suprématie du Parti unique, le MPR, défini comme nation zaïroise organisée politiquement.

Il a fallu dynamiser l’économie. La solution trouvée a été la zaïrianisation et l’engouement de l’homme politique dans les opérations économiques. Il y a eu enthousiasme et ferveur, mais les deux démarches ont fini par corrompre l’Etat. L’Administration publique a été fortement inféodée aux aléas des intérêts et des impératifs politiques. Elle a fini par être paralysée par les conflits entre le Gouvernement en place et une Opposition politique de plus en plus plurielle. Le serviteur de l’Etat ne pouvait plus être que le militant zélé, en quête de privilèges personnels.

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Attaché à la mission de l’Etat au service de l’homme, rompu à la rigueur de la loi et de la rationalité, Léon Kengo n’a pas pu se plier à la chanson et à la danse du militant. Il n’a pas pu troquer la passion de l’Etat pour la passion du Parti. De sorte que, faute de suivre sa vision de l’Etat, on a préféré l’accuser d’être tiède collaborateur et dangereux conspirateur!

Entretemps, l’Etat républicain y a perdu son caractère impersonnel (sa Constitution a été modifiée plusieurs fois.) L’Etat républicain est resté inachevé, limité à peine aux 143 territoires créés par l’Etat colonial : la brousse est restée la brousse, tandis que, loin de toute modernité, l’Etat repose encore sur des entités organisées selon leurs coutumes respectives.

Entretemps, le tissu économique se fissurait, et l’insécurité juridique et sociale démontrait que l’Etat ne remplissait guère sa mission d’émancipateur et de protecteur du Citoyen.

L’échec de l’Etat républicain dictatorial admis, Léon Kengo livre les espoirs qui l’ont nourri et les désillusions qui l’ont détruit.  

Avec sincérité et lucidité, Léon Kengo nous confesse les moments d’indignation, de dépits et d’désillusions qu’il a connus.

Exemple, quand le président Mobutu s’insurge contre la Belgique, par suite d’un crédit sollicité et refusé, et refusé parce que le Premier ministre Kengo n’a pas voulu pas garantir le remboursement, au regard de la situation du Trésor public.

Exemple désolant lors de l’affaire Khanafer, quand de vrais faux billets de banque sont fabriqués avec la complicité de hauts militaires et de la haute direction de la Banque centrale, avec la couverture intéressée du président lui-même !

Il vivra ces désillusions comme autant de blessures à l’Etat, comme autant de défis à relever, en vue de restaurer l’Etat qui se corrompait.

L’Etat d’une nation ? L’Etat pour une nation ? Oui. Mais la passion du Parti-Etat a vite révélé ses limites.

Et c’est là qu’apparaît le piège du principe républicain qui établit la souveraineté du peuple. Dans l’optimisme, ce principe suppose que la volonté et la passion du serviteur de l’Etat a le même objectif que la volonté et la passion du peuple. Et cependant, le peuple c’est tout le monde et c’est personne. Le peuple peut ne devenir que la forêt qu’on admire en ignorant chacun de ses arbres. Si bien que dans la réalité congolaise, la passion de l’Etat est apparue comme une soif égoïste des honneurs et de l’enrichissement.

Un autre chantier va s’imposer : celui de la démocratie libérale, représentative. Léon Kengo participe activement à ce chantier.

Et la démocratie libérale représentative ne permet plus un face-à-face inégal entre l’Etat et le citoyen. Il ne peut se concevoir au-dehors ni à distance des structures sociales. Suite à certains classiques, comme Hauriou, la démocratie libérale dit qu’il « faut considérer que les droits de l’Etat sont de la même nature que les droits des individus et qu’ils peuvent être soumis à des règles analogues ».

C’est un moment charnière dans sa pensée et dans son engagement à la cause de l’Etat. Il est avant tout un homme d’action. Sa passion de l’Etat se focalise sur le résultat.

Au-delà de la nature de l’Etat, c’est la mission de l’Etat qui hante et qui passionne Léon Kengo

Il est évident que la passion de l’Etat n’est pas le monopole du leader, et qu’elle est aussi l’apanage du Citoyen. Il faudrait alors supposer que le parti politique, qui est appelé à former et à produire les hommes d’Etat représente le creuset de la passion de l’Etat.

Il a déploré n’avoir pas joui du pouvoir décisionnel sous l’empire de l’Etat républicain dictatorial. Il va donc créer son parti, l’UDI. Il se soumet à la compétition électorale, en position de chef de parti.

Au suffrage universel direct, il va déplorer l’échec électoral dans une démocratie écrit-il, « qui est presque un danger pour le peuple lui-même, dès lors qu’elle s’installe dans un pays pauvre, où la majorité des électeurs est analphabète ou peu instruite ».

Encore et toujours cette fracture entre l’Etat inachevé et le peuple qu’il prétend incarner ou représenter ! Et la passion de l’Etat peut ne pas être reconnue même par ceux à qui cette passion devrait profiter.

Au suffrage universel direct, Léon Kengo arrive au perchoir du Sénat. Sa passion et sa rigueur sont reconnues. Ce sera pour une volumineuse production des lois. Comme un sage qui appelle à réajuster certaines armes en vue de batailles plus victorieuses. Ainsi, il a accompli sa tâche, il a combattu sur tous les fronts.

Le lecteur comprendra l’appel de ce testament, en lisant, page 294 : « en tant que pèlerin de la cause étatique, j’ai fait ma part au sein des institutions étatiques de mon pays, et ce, depuis 1958… je continue ma route jusqu’à ce que les signes du destin s’accomplissent, jusqu’à ce que le Congo devienne un Etat fortement consolidé et que les générations futures puissent dire un jour que, sur ce chemin, en dépit de ses limites, cet homme, ce serviteur était vraiment des nôtres et qu’il a fait sa part ».

Honorable Président, vous écrivez à la fin de vos mémoires (p334) : « l’homme politique ne meurt que s’il meurt cliniquement ». Je ne partage pas tellement ce point de vue. Car selon mon observation, « l’homme politique ne meurt que quand ses idées ou ses expériences ne sont plus évoquées et n’inspirent plus personne ».

Votre livre inspirera beaucoup de Congolais et pendant longtemps. Par votre expérience, vous demeurez le repère emblématique d’une certaine façon de gérer l’Etat, et d’être homme d’Etat.

Je vous en remercie encore.

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